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La mort du général Larbi Belkheir : rappels sur le parcours d’un grand criminel

 
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MessagePosté le: Mar 22 Mar - 11:44 (2011)    Sujet du message: La mort du général Larbi Belkheir : rappels sur le parcours d’un grand criminel Répondre en citant

Avec son décès survenu le 28 janvier 2010, le général Larbi Belkheir a emporté dans la tombe bien des sombres secrets du pouvoir algérien. Surtout, comme avant lui le général Smaïl Lamari (ancien numéro deux du DRS, disparu en septembre 2007), il a échappé à la justice des hommes. Alors que son parcours au cœur du pouvoir depuis 1980 et son rôle éminent dans le déclenchement, en janvier 1992, de la « sale guerre » qui a fait quelque 200 000 morts, des milliers de disparus, des dizaines de milliers de torturés dans les rangs du peuple algérien auraient justifié de longue date sa mise en cause pour crimes contre l’humanité. Une plainte déposée contre le général Larbi Belkheir en 2003 pour faits de torture, avait été, sans surprise, classée sans suite.
Au-delà des commentaires médiatiques qui ont complaisamment salué la disparition d’un « faiseur de rois » au sein du sérail algérois, il nous a paru important de rappeler l’origine et la nature de son pouvoir. C’est dans les années 1980 que Larbi Belkheir, en tant que conseiller du président Chadli Bendjedid, a construit les fondements d’un système de pouvoir toujours en place aujourd’hui à Alger. Un système fondé sur deux piliers : la corruption généralisée et le contrôle de la société par la police politique, la Sécurité militaire (devenue DRS en 1990). Ce système s’est alors construit dans une étonnante symbiose avec certains cercles politiques et économiques français, dont Belkheir était sans doute, en Algérie, le principal interlocuteur. C’est la fameuse « Françalgérie », objet de la somme remarquablement documentée de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie. Crimes et mensonges d’États (La Découverte, 2004 ; édition de poche actualisée : La Découverte, 2005). Nous en publions ici le chapitre 3, qui décrit l’ascension des « réseaux Belkheir » dans les années 1980, ainsi que le début du chapitre 30, où l’on verra leur rôle joué par Larbi Belkheir dans l’« élection » d’Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République en 1999.


Chapitre 3. Les réseaux Belkheir à la conquête du pouvoir
Comment, après la disparition de Boumediene, une équipe au départ aussi fragile que celle de Larbi Belkheir a-t-elle pu, en quelques années, parvenir à une mainmise quasi-totale sur l’appareil de l’État algérien ? L’environnement international a certainement été un facteur favorable. Car pour la France, victime d’une perte d’influence et inquiète du resserrement des liens entre l’Algérie et les États-Unis, le général Larbi Belkheir est une carte maîtresse.
La rivalité France/États-Unis et l’élimination de Messaoud Zéghar
En 1979, l’arrivée au pouvoir de l’imam Khomeyni en Iran s’accompagne de la prise en otage de plusieurs dizaines d’Américains réfugiés à l’ambassade des États-Unis à Téhéran. Le 20 janvier 1981, l’affaire connaît un dénouement heureux, grâce notamment à l’Algérie. L’artisan discret de la libération des Américains est en effet le ministre algérien des Affaires étrangères, Mohamed Seddik Benyahia. En remerciement, Ronald Reagan se montre plus que disposé à raffermir les liens avec l’Algérie…
Lorsque François Mitterrand devient président en mai 1981, l’une de ses priorités est de rétablir des rapports plus « sains » avec l’Algérie, partenaire ombrageux pendant les années Boumediene. En août 1981, le nouveau ministre des Relations extérieures Claude Cheysson parle même d’un « coup de passion » entre la France et l’Algérie. Dans la foulée de cet enthousiasme, « Chadli gracie et fait libérer onze ressortissants français détenus en Algérie sous diverses inculpations, dont l’espionnage (1) ».
Vingt ans plus tard, Jean de la Guérivière, correspondant du Monde à Alger de 1982 à 1985, évoque en ces termes cette nouvelle et inattendue lune de miel : « La première facture du “coup de passion” fut un accord [du 3 février 1982] aux termes duquel la France payait le gaz algérien à un prix supérieur [de 27 %] au cours mondial, en échange de la promesse d’importants marchés — notamment pour la construction d’un métro à Alger (jamais réalisé [et toujours en travaux en… 2004]). Trois mois plus tard, François Mitterrand se rendait en visite officielle outre-Méditerranée. Il y recevait un accueil enthousiaste, avant de signer un communiqué commun proclamant la volonté des deux pays d’“ouvrir la voix à des formes originales et exemplaires” de coopération (2). » En quelques mois, les ministres du premier gouvernement d’union de la gauche (Jean-Pierre Cot, Édith Cresson, Charles Fiterman, Jack Lang, Louis Mermaz, Alain Savary, Pierre Mauroy lui-même…) défilent alors en rangs serrés à Alger.
L’ancien journaliste du Monde précise : « Lionel Jospin, alors premier secrétaire du PS, fut aussi l’un des invités, affirmant que son parti et le FLN ne devaient pas “s’endormir dans le confort des relations d’État entre la France et l’Algérie”, mais s’agaçant qu’un journaliste lui demande s’il avait parlé des prisonniers politiques à ses hôtes. Quelques grands patrons français imitèrent les politiques, tels Loïk Le Floch-Prigent, alors à la tête de Rhône-Poulenc, une des rares entreprises à gagner beaucoup d’argent en Algérie grâce au marché des médicaments, ou Francis Bouygues, bénéficiaire, grâce aux bons offices du communiste Charles Fiterman, ministre des Transports, d’un contrat pour la construction d’une voie ferrée de cent trente-sept kilomètres (3). »
D’autres compagnies françaises vont bientôt affluer : Les Chantiers modernes, pour l’aéroport d’Alger ; Bouygues, Dumez, SAE, SPE, Fougerolles, Pitance et L’Avenir, pour la construction de logements (4). Entre 1981 et 1983, le montant des échanges entre les deux pays est presque doublé et en 1984, ils atteignent 48,5 milliards de francs.
Mais c’est indiscutablement l’accord gazier de février 1982 qui constitue l’événement économique le plus important du moment dans les relations entre les deux pays, et qui marque sans doute une étape majeure dans la consolidation de ce que l’on appellera plus tard la « Françalgérie », cette puissante intrication des réseaux de corruption algériens et d’une partie de l’establishment politique et économique français.
Au cours de cette période de réchauffement très net entre Alger et Paris, le sort s’acharne en revanche sur certaines personnalités algériennes jouant un rôle important dans les relations algéro-américaines, comme le ministre des Affaires étrangères Mohamed Seddik Benyahia. Le 31 mai 1981, il échappe miraculeusement à la mort lors du crash de son avion à Bamako. Un an plus tard, il n’aura pas cette chance : le 3 mai 1982, alors qu’il assure une mission de médiation entre l’Iran et l’Irak en guerre, l’avion d’Air Algérie dans lequel il voyage est abattu par la chasse irakienne. D’après Hanafi Taguemout, « un responsable des services secrets algériens [révèle à l’époque que] c’est bien intentionnellement, et après avoir formellement identifié l’appareil et les passagers à son bord que la chasse irakienne a tiré (5) ». Pas de survivant. Avec Seddik Benyahia, disparaît une grande figure de l’Algérie indépendante, qui était aussi un homme clé des relations entre l’Algérie et les États-Unis.
La disparition de Benyahia est bien le fait de la seule volonté de Saddam Hussein, qui reprochait aux Algériens de pencher plutôt du côté iranien. En revanche, c’est par des raisons exclusivement internes que s’explique l’élimination politique d’un autre acteur important des relations algéro-américaines, Messaoud Zéghar. Depuis la mort de son mentor et protecteur Houari Boumediene, Zéghar n’a eu de cesse d’essayer d’entrer en contact avec Chadli Bendjedid, pour lui offrir ses services. Mais ce dernier, qui craint sa puissance financière et son entregent international, se méfie de lui. Et surtout, un obstacle incontournable se dresse devant Zéghar : Larbi Belkheir.
Le 17 décembre 1982, le président Chadli effectue une visite officielle en Belgique, à l’issue de laquelle il fait une escale à Paris, où il a un entretien en tête à tête avec François Mitterrand. Quelques jours plus tard, alors que Messaoud Zéghar se trouve aux États-Unis, Kamel Lahrèche, le chef de la DRE, la nouvelle centrale de renseignement algérienne à l’étranger, lui fixe un rendez-vous urgent, à Alger, pour le 5 janvier 1983. Zéghar rentre précipitamment, persuadé qu’il a enfin trouvé la clé d’accès à la présidence. Mais Lahrèche ne se présente pas au rendez-vous. Et lorsque les officiers de la SM viennent arrêter Zéghar le matin du 8 janvier, ils le trouvent devant le téléphone à attendre l’appel promis. Ignorant ce qu’ils cherchent, méconnaissant jusqu’aux motifs de l’arrestation qu’ils opèrent, ils fouillent la maison de fond en comble et trouvent finalement « des armes, des appareils de transmission, des documents ».
Messaoud Zéghar demande à passer un coup de téléphone. Il compose le numéro personnel de… Larbi Belkheir, discret artisan de son arrestation. « La SM est venue m’arrêter… Elle fouille ma maison… Je ne comprends pas… » À l’autre bout du fil, Larbi Belkheir le rassure : « Cela doit être une erreur. N’ayez crainte. Faites ce qu’on vous dit. Je vais régler le problème (6). » Zéghar fait ce qu’on lui dit et suit les agents, pour… trente-quatre mois d’une incarcération au cours de laquelle aucun supplice ne lui sera épargné. Il en sortira blanchi de tous les délits dont il sera accusé, mais délesté de sa colossale fortune, 2 milliards de dollars, par ses persécuteurs, à l’issue d’une interminable série de rançonnages.
Une lettre envoyée au président Chadli lui demandant de lui « permettre de convoquer [ses] gestionnaires et de procéder à la liquidation de [ses] biens », dont, dit-il, il est « disposé à reverser la valeur à l’État algérien (7) », restera sans suite. Taguemout racontera également que s’échangeront en Suisse « des valises pleines à craquer de billets de banque » et autres « documents ultraconfidentiels mettant en cause des personnalités politiques algériennes de premier plan (8) ». Mais ne parviendront finalement à la justice que quelques « pièces à conviction » où « figurent les noms des personnalités décédées ou en conflit avec l’équipe de Chadli (9) »… Une chose est sûre, l’un des hommes clés de l’ère Boumediene est éliminé, et une autre passerelle avec les États-Unis vient de s’écrouler…
La « moralisation » de l’action publique, paravent de la corruption
Et ce sont bientôt de nouveaux réseaux de corruption, d’une ampleur bien plus grande qu’au temps de Boumediene, qui vont progressivement se mettre en place. Mais leurs instigateurs vont opérer avec une grande habileté, s’abritant derrière une série de mesures… « anticorruption », qui présentent le double avantage d’avancer masqué et de servir à éliminer les concurrents.
Dès mars 1980, à l’instigation de son conseiller Larbi Belkheir, Chadli Bendjedid crée la Cour des comptes, placée sous la tutelle de la Présidence de la République, dans le but de… « moraliser la vie politique (10) ». En s’appuyant sur ses rapports, il lance en avril 1983 une opération spectaculaire : « Une centaine de magistrats, greffiers et agents des services pénitentiaires seront déférés devant des commissions de discipline pour concussion ou abus de pouvoir (11). » Cette campagne ne touche d’abord que des lampistes, avant que des personnalités de haut rang soient impliquées : Ahmed Benchérif, Abdelaziz Bouteflika, Mohamed Salah Yahiaoui…
« La plupart de ces procédures seront étouffées », indique Benjamin Stora, et « la corruption atteint des proportions inégalées. La pratique des “commissions” pour l’implantation des sociétés étrangères sur le territoire algérien se développe à grande échelle (12). » En 1984, Larbi Belkheir double la Cour des comptes d’un « corps d’inspection » à la Présidence, qui lui offre une arme supplémentaire pour accentuer la pression sur ses adversaires. « Ces deux institutions deviennent vite un instrument redoutable de règlement de comptes pour éliminer des responsables dans tous les domaines […] et les remplacer par des éléments acquis à sa cause (13) », affirmera plus tard le ministre du Plan de l’époque, Abdelhamid Brahimi (14).
L’un des buts de ces initiatives n’est en fait nullement d’assainir la gestion du pays, mais de révéler au grand jour l’existence de grandes fortunes, pour normaliser une opulence impossible à justifier au regard des réalités politiques et économiques des décennies précédentes. Il s’agit aussi de banaliser l’impunité, en exposant des hommes voués à la disgrâce, ceux-là mêmes qui peuvent dénoncer les pillages dont ils sont avisés. Ce sont ainsi les plus malveillants qui jugent ceux qui le sont un peu moins qu’eux, dans un milieu où la prédation est la norme, un univers d’où est exclue l’écrasante majorité de la population.
Pour étendre leur mainmise sur l’ensemble du secteur économique, au sommet duquel les directeurs changent au gré des remaniements conjoncturels, les stratèges inventent les BSP (Bureau de sécurité et de prévoyance), installés dans chaque entreprise, des mouchards officiels en quelque sorte, pour camoufler les vrais agents de la SM, plus discrets. Chargés de rendre compte des gestes et propos de chacun, ils contribuent à alourdir un peu plus la chape qui s’abat sur le monde du travail. Désormais, rien ne semble échapper aux yeux et aux oreilles des services de sécurité.
Le « clan Chadli » et la « maison Belkheir »
Aux yeux de nombre d’observateurs, toutes ces initiatives de la présidence participeraient de la mise en place d’un « clan Chadli ». Le journaliste Djillali Hadjadj l’exprimera ainsi dans son ouvrage Corruption et démocratie en Algérie : « Un frère de Chadli, Khelifa Bendjedid, fut wali de longues années durant, dans des régions importantes et à fort budget. Un autre, H’Zem Bendjedid, [accapare] à Annaba un hôtel, des lots de terrain et des fonds de commerce, [et] plusieurs appartements sociaux. Le gendre du président, Kaddour Lahouel, fit la pluie et le beau temps dans la toute nouvelle wilaya de Tipaza […]. Un cousin du président, modeste employé d’Air Algérie, fut promu P-DG de la compagnie, puis nommé ambassadeur au Vénézuéla (15). » Quant à la famille de l’épouse du président, Halima, elle ne serait pas en reste, bénéficiant de « passe-droits, privilèges, placements à des fonctions “rentables” tant dans la fonction publique que dans le secteur économique (16) », etc.
Mais le vrai pouvoir est ailleurs, et Chadli ne s’érige ainsi qu’un clan de pacotille ; il ne fait qu’honorer de ses signatures tous les contrats que lui fait remonter son directeur de cabinet et ange gardien Larbi Belkheir, lequel veille sur sa quiétude. Ce dernier se charge d’effectuer le « tri de ce qui doit arriver sur le bureau du président ». En effet, écrira Ghazi Hidouci, alors responsable du secteur économique à la présidence, « la règle consiste à éviter de l’embarrasser, car il n’aime pas gérer ; par ailleurs, il pourrait prendre des décisions intempestives (17) ». Chadli n’a en effet ni le temps, trop occupé à ses missions de villégiature, ni l’envie, et surtout pas la compétence, pour se consacrer à l’étude de dossiers liés à une géopolitique compliquée, ou s’appesantir sur des considérations de gestion économique aux traîtresses ramifications.
Selon Ghazi Hidouci, le président « quitte son bureau au milieu de la journée. S’engage alors une deuxième catégorie d’activités […]. C’est le temps de la communication avec les privilégiés admis au sein du sérail, de l’évaluation des choix, des montages et des décisions stratégiques. […] Fréquentent les lieux les amis sûrs ou impliqués, sans considération de rang ou de fonction. Le système est éclectique : journalistes en vue, hommes d’affaires, vieux compagnons de route, chefs d’entreprise et quelques ministres connus pour faire partie du domaine de la présidence (18) ». Quant au Premier ministre et autres hauts responsables, ils « sont convoqués pour des raisons précises, lorsque les jeux sont faits ; il s’agit de leur expliquer, sans notes, ce que l’on attend d’eux », après quoi ils doivent évacuer les lieux. Puis vient le soir, à partir de 17 heures. « C’est alors l’heure des réunions discrètes, en cercle fermé, hors de la présidence, [où] la langue de bois disparaît complètement, [où] se traite l’information vraie et s’élaborent les montages décisifs […]. Se rassemblent, en fonction des sujets traités, les véritables hommes de confiance, les hommes d’influence qu’on ne retrouve dans aucun organigramme et les vrais amis étrangers, qui se déplacent spécialement mais furtivement lorsque les circonstances l’exigent (19). »
Larbi Belkheir — tout comme les chefs de la SM — est au cœur de ces conciliabules, mais il cultive un profil bas vis-à-vis de l’extérieur. Pour William Byrd, un banquier américain spécialiste de l’Algérie, « les vrais décideurs sont invisibles, on ne peut jamais leur demander des comptes (20) ». Nommé ministre du Plan en 1979, Abdelhamid Brahimi, ancien combattant de l’ALN et ex-responsable (depuis 1976) du bureau de la Sonatrach aux États-Unis, s’aperçoit rapidement que, sous ses faux airs de « collaborateur “fidèle, docile et discipliné” du président », Larbi Belkheir est en réalité le détenteur effectif du pouvoir. Dès 1980, il tente d’en avertir le président Chadli : « Je lui ai conseillé d’écarter Belkheir avant qu’il ne soit trop tard, que ses liens avec la France ne posent trop de problèmes. Il m’a dit : “Non, il est aux ordres, au garde-à-vous !” Je lui ai alors dit : “Un jour, il vous renversera.” C’est ce qui est arrivé en 1992 (21). »
Le portrait brossé par Brahimi est édifiant : « Belkheir est associé à toutes les décisions importantes de l’État. Il est devenu incontournable pour les nominations aux emplois supérieurs de l’État, y compris celles des membres du gouvernement… Il joue un rôle décisif dans le choix des membres du comité central du FLN, dans le suivi du fonctionnement de l’armée et des services de sécurité civils et militaires, dans la nomination des walis, des chefs de daïra, des directeurs généraux des banques et d’entreprises publiques et des ambassadeurs (22)… » Bref, nombre de ceux qui jouissent d’une autorité quelconque dans le pays lui doivent sa nomination, alors qu’il agit dans un anonymat quasi-total.
Mais qui sont les « vrais amis étrangers » qu’évoque Ghazi Hidouci ? De son poste privilégié, explique le journaliste Chérif Ouazani, Larbi Belkheir « apprend à côtoyer les grands de ce monde et noue des relations avec ceux qui, dans leur sillage, ont des fonctions clés. Jean-Louis Bianco, secrétaire général de l’Élysée, et Hubert Védrine, conseiller diplomatique de François Mitterrand, deviennent des habitués de la maison Belkheir. George H. Bush était vice-président quand il entretenait une correspondance plus que courtoise » avec lui (23).
L’explosion des circuits de corruption
Alors que la population subit les effets des échecs économiques de la gestion Boumediene, Chadli lance un vaste programme d’approvisionnement. Viande, fromage, lait, fruits secs et exotiques…, le port d’Alger ne désemplit plus. Vaste campagne d’importation de téléviseurs couleur, de réfrigérateurs, de machines à laver, de machines à coudre, de fers à repasser, de jouets… Le prix du pétrole au zénith en ce début des années 1980 — il chutera en 1983, et surtout en 1986, et la donne changera — permet ainsi à une économie fondée sur le gâchis de s’instaurer.
Cette ruée au fromage de Hollande et au gadget, si elle permet à la population de goûter à des saveurs et à des loisirs inédits, ne résout en rien les véritables problèmes du pays, à commencer par la faiblesse de la production nationale, incapable de satisfaire les besoins de base de la population (« en 1984, rappelle Benjamin Stora, le pays importe 40 % de la consommation nationale de céréales, 50 % des produits laitiers, 70 % des matières grasses, 95 % du sucre (24) »). Pis, elle saigne les caisses de l’État de « plusieurs milliards de dollars », estime Djillali Hadjadj (25). Selon lui, ce projet suivi « personnellement » par Chadli, par le biais de ses « collaborateurs directs » — dont Larbi Belkheir, comme le révéleront plusieurs témoignages et une commission parlementaire lancée dix ans plus tard —, a d’autres desseins que de contenter la population : il permet de capter des commissions sur les marchés d’importation contrôlés par les décideurs. Ce qui relevait durant la décennie 1970 de la malversation honteuse semble maintenant être érigé en stratégie d’État.
William Byrd explique pourquoi « il est plus intéressant d’importer que de produire sur place : cela permet de prélever des commissions qui sont directement payées en devises sur un compte à l’étranger. Je dirais que 10 % à 15 % de la facture des importations part en corruption. Cela fait environ 1,5 milliard de dollars par an. Si vous faites produire localement, vous pouvez prélever des petites commissions, mais elles vous seront payées en dinars, personne n’en veut. L’économie de rente a donc des effets très pernicieux : elle tue l’économie locale (26). »
Mais le secteur de la consommation n’est pas le seul concerné par cette « modernisation ». Dès 1979, Larbi Belkheir lance un immense projet de construction d’un complexe commercial sur les hauteurs d’Alger, Ryadh-El-Feth, à côté duquel est érigé un sanctuaire dit « des martyrs ». Le contrat de plusieurs millions de dollars est confié à la SNC-Lavalin, une société canadienne, qui rapporte du Canada personnel et matériaux de construction. La gestion du complexe commercial, qui sera marquée par de nombreuses malversations, sera confiée à un proche de Belkheir, le colonel Senoussi.
Chadli fait ensuite raser tout un quartier populaire d’Alger, le Hamma à Belcourt. Les familles expulsées sont relogées « à la périphérie de la capitale dans des conditions inhumaines (27) ». Le chantier de construction pharaonique qui s’ouvre sur les terrains libérés (hôtel, bibliothèque nationale, etc.) permet « de détourner des sommes colossales, tant à travers les entreprises étrangères détentrices des marchés de réalisation et d’équipement que par le biais des importations confiées aux sociétés d’État (28) ».
Rien n’échappe à la fièvre dépensière, toute transaction étant susceptible d’engendrer des commissions, à l’achat et à la vente. Puis, les marges bénéficiaires étant sans doute jugées trop étroites, « des produits subventionnés du secteur public, dont la distribution est de plus en plus désorganisée, [sont] vendus au marché noir », expliquera Ghazi Hidouci (29). Mais si le marché noir produit des marges plus importantes, elles sont hélas en dinars, monnaie dévalorisée, difficile à négocier. Pour contourner les restrictions au change, l’astuce s’impose d’elle-même : les produits subventionnés — huile, sucre, café, semoule, savon, etc. — sont repris par des grossistes, qui leur font passer la frontière vers l’Afrique subsaharienne. Le plus connu de ces transitaires hors normes s’appelle alors Hadj Bettou (30). Installé à Tamanrasset, dans le sud du pays, il dispose d’un véritable parc de semi-remorques, qui ravitaillent Mali, Mauritanie, Niger, Tchad et Libye. Éviter les barrages de gendarmerie et les patrouilles militaires le long de la frontière est un jeu d’enfant, grâce à ses complices au plus haut niveau. Dès lors, l’Algérie ne sert plus que d’escale pour les marchandises initialement destinées à la population, étape rendue nécessaire pour permettre à leur prix de baisser, par la grâce des subventions de l’État.
Cette surenchère dans la corruption se traduit dès lors par l’évaporation littérale de la marchandise : les marchés algériens sont asséchés, on ne trouve plus rien, même hors de prix. Mais ce n’est pas fini, car les stratèges du réseau rivalisent d’imagination. Ainsi, nous expliquera l’ancien banquier Omar Benderra, membre de l’équipe conceptrice des réformes économiques à la fin des années 1980, vivant aujourd’hui en Europe, « un des procédés les plus utilisés, c’est la faillite : dès que le commerce extérieur fut libéralisé, des kyrielles, des milliers d’entreprises d’import-import se sont créées. Il était de notoriété publique que ces entreprises étaient tenues par des hommes de paille : une seule opération d’importation avec crédit public, puis faillite. On ne payait ni impôts ni taxes douanières, on ne remboursait pas le crédit, on prenait l’argent (31) ». La défunte société laisse ses créances aux banquiers, membres du réseau, qui ont pour mission de gérer la paperasse nécessaire pour clore le dossier. Le truand n’a alors plus qu’à changer de quartier, pour relancer une opération analogue, avec un autre chef d’agence complaisant (l’un des acteurs de ce type d’arnaque défraiera la chronique à partir de 1988, un certain Mouhouche, qui, parti de rien, deviendra milliardaire et roulera sur l’or, en Ferrari bien entendu (32)).
Peu à peu, l’essentiel de l’économie algérienne et du commerce va s’organiser autour des commissions versées aux « hommes du secteur » (pour reprendre le terme de Belaïd Abdesslam), dont Larbi Belkheir va parvenir à s’imposer progressivement comme l’invisible parrain. Ce racket a ceci de particulier que tout ce qui peut le contrarier est voué à l’élimination, par n’importe quel moyen : révélations de journalistes, mise en piste de concurrents, instrumentalisation des institutions, adoption de nouvelles lois… Toute initiative susceptible de remettre en cause le monopole de cet « État noir » est interdite. S’engage alors un véritable sabotage de l’économie algérienne, au profit du tout-import.
Mais quid de la substance de cette économie, quelle part de ces importations profite au citoyen ? Selon Akram Belkaïd, journaliste au quotidien français La Tribune, les gros contrats d’importation n’ont aucune utilité pour le peuple algérien : « On importe des choses dont on n’a pas besoin, des équipements qui ne sont plus de mise, avariés ou qui ne serviront pas au bien-être de la population. C’est une caractéristique de l’économie algérienne, l’importation d’éléphants blancs, coûteux, dont les importateurs savent très bien qu’ils ne serviront à rien, mais qui alimentent leurs comptes en banque à l’étranger (33). » Plus grave encore, la volonté de transformer en devises étrangères les sommes colossales issues de la corruption donne lieu à une demande si forte que le dinar, valant un franc français sur le marché parallèle en 1979, n’en finira plus de dégringoler, jusqu’à un palier de cinq dinars pour un franc en 1986, avant de poursuivre son inexorable chute (34).
Au cours de ces années 1980, il n’est pas rare qu’un scandale éclate publiquement : spéculation foncière au bénéfice de la nomenklatura, importation de produits avariés, pneus rechapés qui se délitent en quelques kilomètres, médicaments périmés, appareillages déclassés, infrastructures réformées avant leur inauguration… Mais l’écho est terne, les instances qui doivent logiquement se saisir des dossiers étant toutes parties prenantes de l’escroquerie : police, douane, syndicat, justice, fisc… Pire, révéler un scandale — outre les risques qu’encourt le téméraire — est un premier pas dans un processus obscur qui doit aboutir à son classement, en sacrifiant, pour la forme, quelques lampistes si le besoin s’en fait sentir, sachant qu’il sera toujours possible de les réhabiliter quelques semaines après, quand les projecteurs se seront détournés de l’affaire…
Ainsi, lors des « années Chadli », l’enrichissement personnel des « décideurs » et la corruption, qui étaient auparavant utilisés par Boumediene comme un moyen de pouvoir parmi d’autres, deviennent progressivement une fin en soi, voire la principale raison d’être du régime. Dans la mesure où l’une des principales sources de cette corruption est constituée par les commissions occultes sur les flux d’importation, dont les entreprises françaises assurent une part prépondérante, les autorités françaises de l’époque ne peuvent ignorer cette dérive du pouvoir algérien. Et les bonnes relations entretenues avec Paris par la « maison Belkheir » jouent un rôle majeur dans le développement des réseaux de la « Françalgérie ». Mais, à Paris, ses secrets restent bien gardés…
Conflits et réorganisation au sommet de l’armée
Grâce à ces soutiens et à celui des anciens « déserteurs de l’armée française » (DAF) qui montent en grade au sein de l’armée algérienne, le secrétaire général de la présidence étend progressivement son influence. Pour autant, le général Belkheir, le leader du « clan français », est encore loin d’avoir conquis la totalité du pouvoir réel, à savoir la haute hiérarchie de la Sécurité militaire et de l’armée. Car au sein du haut commandement militaire, le colonel Kamel Abderrahim, chef de file de ce que certains ont appelé le « clan des anciens maquisards » ou des « Orientaux » (car ayant suivi une formation militaire au Moyen-Orient pendant la guerre d’indépendance), jouit d’un certain prestige aux yeux de nombre d’officiers de l’ANP, du fait du rôle qu’il avait joué dans sa modernisation, à la demande de Boumediene, à la fin des années 1970. C’est pourquoi, en 1984, Belkheir pousse Chadli à lancer un nouveau programme de « modernisation » de l’institution militaire, qui servira aussi aux DAF à contrer le poids des anciens maquisards. Pour y parvenir, écrit la journaliste Nicole Chevillard, « Chadli marginalise donc la vieille garde de l’ANP tout en tentant de moderniser l’instrument lui-même (l’armée algérienne est alors équipée aux trois quarts de matériels soviétiques), de diversifier ses fournisseurs, de le former à des techniques plus performantes et de constituer une véritable armée de professionnels (35) ».
L’ex-colonel Mohammed Samraoui précise pour sa part que cette restructuration mise en œuvre par Belkheir a été conçue « à la fois pour prévenir les risques de coup d’État (36) et pour mettre à l’écart toute une génération d’officiers issus de l’ALN — notamment les partisans farouches du parti unique et de l’idéologie socialiste. Cette épuration fut l’occasion pour le général Larbi Belkheir, le véritable homme fort du pouvoir, de mettre au pas les “services” ou du moins de les affaiblir en vue des “échéances” à venir et de placer en leur sein des hommes de confiance membres de son clan, fidèles à sa politique et qui exécuteraient docilement ses directives (37) ».
Pour faire évoluer le rapport de forces entre les deux clans principaux, Chadli — « et surtout Belkheir dans son ombre », précise Nicole Chevillard — use d’un artifice permettant de diversifier postes et pouvoirs : « Avant lui, le plus haut grade de la hiérarchie militaire était celui de colonel. Il va créer de toutes pièces des “généraux” et même des “généraux-majors”. Le 24 octobre 1984, Mostefa Belloucif et Abdellah Belhouchet sont ainsi nommés généraux-majors tandis que Khaled Nezzar, Kamel Abderrahim, Rachid Benyelles (qui arrive sur ces entrefaites au secrétariat général du ministère de la Défense) et Mohamed Attaïlia (dit “le manchot”, commandant de la 1 (re) région militaire, celle d’Alger) sont, eux, nommés généraux (38). »
Ancien maquisard, Mostefa Belloucif prend d’emblée une mesure lourde de sens : il met sur la touche les anciens officiers de l’armée française s’étant ralliés après 1962. Pour les DAF comme Larbi Belkheir ou Khaled Nezzar qui avaient déserté, eux, pendant la guerre d’indépendance, mais qui ont toujours été considérés avec défiance par les anciens maquisards, il s’agit d’un signe inquiétant.
L’équilibre entre les deux groupes paraît cependant maintenu, le général Belloucif, une fois nommé, désignant ensuite comme adjoints, d’un côté le général Abderrahim et, de l’autre, le général Nezzar (ex-DAF et très proche de Belkheir). Mais en 1986, la marginalisation du général Abderrahim (il est nommé chef de la Marine, quasi-inexistante en Algérie) et la nomination de son adversaire, Khaled Nezzar, à la tête de l’armée de terre font à nouveau pencher le balancier en faveur des DAF, les anciens de l’armée française. L’équilibre entre les deux clans reste donc fragile et, nous le verrons, il ne résistera pas aux intrigues du « clan Belkheir ».
Consolider son pouvoir est en effet pour lui d’autant plus décisif que la société algérienne, largement paralysée sous l’ère Boumediene, commence à bouger…
Le « Printemps berbère » et la naissance de la Ligue des droits de l’homme
Le 19 mars 1980, suite à la publication en France d’un ouvrage consacré aux poèmes kabyles anciens (39), le célèbre écrivain et ethnologue Mouloud Mammeri est invité à donner une conférence à l’université de Tizi-Ouzou, capitale de la Kabylie. Mais il est intercepté par les autorités quelques kilomètres avant d’entrer en ville. Avisés de son arrestation, étudiants, enseignants et personnels occupent l’université, qui entre en ébullition. Pendant un mois, grèves et marches se succèdent. Les travailleurs des complexes industriels de la région et le personnel des hôpitaux se déclarent solidaires du mouvement, qui s’amplifie au fil des jours. Les mots d’ordre sont « Libertés démocratiques » et « Respect des langues et cultures nationales ». La contestation s’étend peu à peu à Alger.
Dans la nuit du 19 au 20 avril, les forces de l’ordre investissent l’université, les hôpitaux et les cités universitaires de Tizi-Ouzou. La répression fait d’innombrables blessés. Des centaines d’enseignants, d’étudiants, de médecins et de travailleurs sont arrêtés. Pourtant, la mobilisation ne faiblit pas. Mieux : elle bénéficie d’un large écho à l’étranger. En mai, hormis vingt-quatre prisonniers inculpés d’« atteinte à la sûreté de l’État », la plupart des détenus sont relâchés, non sans que les hommes de la SM, fidèles à leurs habitudes, se soient efforcés de recruter les contestataires les plus actifs… Après avoir refusé d’entrer dans la combine, Arezki Aït-Larbi, alors étudiant en médecine, révélera le procédé employé par la SM pour le retourner : « Le 8 mai 1980, j’ai été transféré à Bouzaréah, dans les locaux de la Sécurité militaire. Un officier m’avait proposé le marché suivant : “Je vous libère ce soir. Vous aurez un logement, une voiture et un salaire. À la fin de vos études, vous aurez un cabinet médical dans la ville de votre choix. Mais, en contrepartie, vous me remettrez un rapport hebdomadaire sur les activités de vos amis” (40). » Pour quelques refus, combien d’individus ont accepté — et continué depuis — de collaborer avec la SM ? Sans doute beaucoup…
Au cours du mois de juin 1980, la mobilisation menaçant de s’étendre, le pouvoir relâche les vingt-quatre détenus. Mesure d’apaisement supplémentaire, le régime autorise durant l’été l’organisation d’un séminaire sur la culture, qui aboutit à la publication d’un document remis au ministère de l’Éducation nationale. Le document tombera vite dans l’oubli, mais il aura permis au régime d’obtenir un rapide retour au calme, d’occuper les agitateurs et de permettre aux services de sécurité de recenser dans le détail les militants actifs — avec l’aide de militants du PAGS, qui inaugure là une phase nouvelle de collaboration avec le régime pour contrer la mouvance démocratique et culturaliste naissante.
À l’université de Tizi-Ouzou, un groupe d’enseignants, d’étudiants, de médecins, de syndicalistes et de travailleurs se constitue, sous la dénomination de Mouvement culturel berbère (MCB), autour de la personnalité du docteur Saïd Sadi. Psychiatre de formation, il était depuis 1979 l’un des responsables en Kabylie du FFS (le parti que son leader Hocine Aït-Ahmed, exilé en Suisse, s’efforçait alors de redynamiser après des années de répression). La nature précautionneuse d’Aït-Ahmed ne peut cependant pas cohabiter avec l’esprit aventuriste de Saïd Sadi. De fait, dès le lendemain des événements, ce dernier se démarque de son mentor à l’aura encombrante.
De 1982 à 1986, alors que le MCB, contraint à la clandestinité, s’efforce difficilement de résister à la répression, des émeutes éclatent dans plusieurs grandes villes (Oran, Sétif, Constantine, Annaba, Alger même). Mais à chaque fois, elles sont réprimées, les meneurs arrêtés et torturés, et souvent « retournés » par la SM.
C’est dans ce climat que, le 30 juin 1985, des militants du Mouvement culturel berbère (MCB), dont Saïd Sadi, des avocats connus pour leur engagement, dont Me Abdennour Ali Yahia et Me Hocine Zahouane, des personnalités du monde scientifique, dont le professeur en psychiatrie Mahfoud Boucebsi, fondent la Ligue algérienne des droits de l’homme et demandent son affiliation à la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH). Elle va connaître un baptême du feu tonitruant.
Le 5 juillet 1985, jour de la commémoration officielle de l’indépendance, l’association non agréée des enfants de chouhada (les martyrs de la guerre de libération) décide de défier les autorités en allant déposer, en marge des cérémonies officielles, une gerbe de fleurs au pied d’un monument aux morts, au centre de Tizi-Ouzou. La police intervient et arrête tous les dirigeants de l’association présents sur les lieux. Pour avoir protesté contre ces arrestations, Me Ali Yahia est arrêté à son tour le 9 juillet, puis Me Mokrane Aït-Larbi, son second, le 21 août, puis le secrétaire général adjoint, le docteur Hachimi Naït-Djoudi, le 16 septembre. Durant tout l’été, de nombreux autres militants sont incarcérés : Ferhat Mehenni, Saïd Sadi, Saïd Doumane, Lounis Aït-Menguellet…
Leur procès se tient en décembre 1985, en présence de délégués de la FIDH. Il est largement couvert par la presse internationale. Le régime se révèle alors sous son vrai visage. Agissant dans une quasi-illégalité, l’appareil judiciaire accumule des irrégularités dénoncées par les prévenus. Ceux-ci écopent de peines allant de six mois à trois ans d’emprisonnement ; leur seul tort : défendre la liberté, la justice, la culture, et avoir déposé une gerbe de fleurs à la mémoire de héros de la révolution.
Les arrestations, le procès, relèvent-ils d’une provocation de la part du régime ? D’une volonté de mesurer la détermination de cette Kabylie qu’on dit prête à exploser ? De tester la capacité de l’opinion internationale à réagir ? En fait, tout cela à la fois, et l’enseignement principal à en tirer est que, hormis la sympathie dont jouit la Kabylie à l’étranger, et notamment dans la presse française, l’opposition organisée dans cette région reste très faible. En quelques mois, le régime parvient à retourner des dizaines de militants démocrates du MCB et à infiltrer à l’intérieur de ce mouvement plusieurs agents qui s’emploieront efficacement à semer la zizanie (certains d’entre eux connaîtront, dans les années 1990, une carrière politique brillante dans les rangs de partis satellites du pouvoir).
Quant à la nécessité d’incarcérer les principaux agitateurs, de leur infliger des peines sans rapport avec la gravité des délits commis, cela ne doit rien au hasard.
« L’art d’une domination, c’est d’assimiler ce qui pourrait être hostile » : voilà un adage dont le pouvoir a fait une religion. Durant toute cette année 1985, des rumeurs circulent selon lesquelles un courant moderniste du régime, dont Larbi Belkheir serait le chef de file, est opposé au sort réservé aux militants emprisonnés. Il s’agit bien sûr d’une habile mise en condition, dont l’autre volet est la pression psychologique exercée par les conditions de détention. Seul dans un cachot humide et sans lumière, nu sur le sol, dans le froid, après avoir subi brimades et coups, il faut avoir une foi militante d’acier pour résister. De nombreux témoins évoquent les sollicitations dont les détenus font alors l’objet de la part d’agents de la SM.
Pour inciter nombre d’opposants à se retourner, les représentants des services leur affirment que leurs intérêts convergent avec ceux de certains hauts dirigeants. Le but n’est pas de les pousser à se renier, mais au contraire de les conforter dans leurs idéaux, de leur indiquer que des forces au sommet de l’État les partagent, mais qu’elles ne peuvent agir que si toutes les bonnes volontés leur accordent leur soutien, en particulier en Kabylie, qui est l’avant-garde du combat pour la démocratie, etc.
Dans un ouvrage paru en France en 1996, le leader du MCB Saïd Sadi évoquera ainsi sa détention au pénitencier de Lambèse, un « vrai cauchemar » (41). Mais six mois après son arrivée, on lui demande de s’« établir à l’infirmerie [où] il y a des lits, du chauffage et même une petite télévision ». Sa mission : aider aux consultations. Par solidarité avec ses camarades détenus, il refuse. Mais en juin 1986, il est transféré à la prison d’El-Harrach, où il peut achever de purger sa peine dans des conditions avantageuses, les autorités allant jusqu’à l’autoriser à finir la préparation de sa thèse de doctorat en psychiatrie sous la direction du professeur Mahfoud Boucebsi.
Me Abdennour Ali Yahia, cofondateur de la Ligue algérienne des droits de l’homme, explique cette relative clémence ainsi : « Après le procès de 1985, [Saïd Sadi] a assez vite été ramené à Alger ; et il sortait de prison bien avant qu’il ne soit [officiellement] libéré. C’était El-Hadi Khédiri qui était ministre de l’Intérieur et j’ai eu vent de contacts très sérieux entre lui et Sadi (42). »
Parallèlement à la répression et à la discrète reprise en main de certains militants, le pouvoir, dès la création de la ligue des droits de l’homme de Me Ali Yahia, suscite la création d’une autre « Ligue algérienne des droits de l’homme », dirigée par Me Omar Menouer et qui « regroupe des personnalités liées au FLN et à l’extrême gauche (43) ». Encore un grand classique du mode de gestion de la SM : chaque fois qu’une organisation d’opposition apparaît, si elle n’est pas immédiatement réduite au silence, elle se voit doublée, pour l’affaiblir, par une « organisation clone » contrôlée par le régime. Et pour faire bon poids, en mars 1987, une troisième Ligue des droits de l’homme sera créée dans le sillage du régime ! Présidée par Me Miloud Brahimi — que nous avons évoqué lors de l’insurrection de Chaâbani en 1964 et qui échappa de justesse à la répression de Ben Bella en se réfugiant en Suisse —, elle bénéficiera du soutien direct de la présidence et du ministre de l’Intérieur, El-Hadi Khédiri (44). « Un soutien interprété, non sans raison, écrit l’historien Mohammed Harbi, comme une preuve de la volonté du régime de “récupérer” les droits de l’homme et qui sera à l’origine de son surnom de “ligue légitimiste”. » Elle fusionnera en février 1989 avec la « ligue Menouer ». Quant à l’organisation fondée par Me Ali Yahia, elle ne sera officiellement reconnue (sous le nom de Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, LADDH) que le 8 septembre 1989, avec l’ouverture politique.
Mais au cours de ces années 1980, la contestation va prendre aussi d’autres formes : l’islam politique devient progressivement une force qui compte. Et la police politique, la SM, s’y intéresse également de très près…
L’émergence islamiste et l’étrange « épisode Bouyali »
Au début des années 1980, ce qu’on appellera ensuite l’« islamisme » est peu présent sur la scène politique, malgré l’émergence à l’université des « Frères musulmans », suscitée à l’époque de Boumediene pour contrer les mouvements estudiantins laïques. Cette organisation s’est ensuite trouvée confortée par la politique d’arabisation de l’éducation et l’afflux d’enseignants venus du Proche et Moyen-Orient, mais elle est longtemps restée relativement marginale.
À l’époque, l’un des principaux acteurs islamistes est Mostafa Brahami, étudiant à Alger. Dans un entretien qu’il nous a accordé en mars 2002, il ne remet pas en cause cette filiation initiale avec le régime, mais il affirme qu’une scission s’est opérée dès 1976. Cette mouvance, souvent considérée comme indifférenciée, était en effet constituée de deux courants hostiles. Bien que partageant l’idéal de l’arabisation — ce qui a favorisé leur instrumentalisation par le régime —, ils étaient dans le fonds profondément divisés.
Les premiers sont d’anciens militants laïcs de l’arabo-baâthisme convertis à l’« orientalisme » (sous l’influence des courants islamistes du Moyen-Orient) et qui n’ont pas coupé le cordon ombilical avec leur mentor au sommet de l’État, Mohamed Chérif Messaâdia, le numéro 2 (et futur secrétaire général) du FLN (45). Parmi les personnalités qui émergent de ce courant, un certain Mahfoud Nahnah. En 1976, à l’occasion du débat sur la Charte nationale, il avait été arrêté et condamné à quinze ans de prison pour « sabotage » après avoir été surpris la nuit en train de scier un poteau électrique sur la route de Bougara près d’Alger. Gracié en 1980 par le président Chadli, Nahnah traînera ensuite la réputation de travailler avec les services, soupçon que ses actes et ses déclarations ne cesseront de conforter au fil des ans (46).
L’autre courant islamiste est constitué pour l’essentiel d’universitaires, souvent francophones. Leur hostilité à l’approche islamiste « internationaliste » des leaders « orientaux » leur vaudra de la part de Nahnah le sobriquet d’« algérianistes », qualificatif qu’ils s’approprieront bien plus tard. Leur ambition affichée : contribuer à l’édification d’un pays islamique moderne, dans le respect des spécificités culturelles algériennes (47).
Le champ d’action de ces divers groupes ne dépasse pas encore l’enceinte de l’Université d’Alger et de quelques mosquées. C’est en novembre 1982 qu’ils défraient pour la première fois vraiment la chronique, lorsque des affrontements à la cité universitaire de Ben-Aknoun entre islamistes et militants de gauche font une victime, proche de ces derniers, Kamal Amzal. Suite à ces graves incidents, les autorités imposent la fermeture de la mosquée située à l’intérieur de la fac centrale d’Alger et de nombreux islamistes sont arrêtés, dont Mohamed Saïd et Mostafa Brahami. Une semaine plus tard, fait inédit, près de 5 000 islamistes se rassemblent pour écouter l’imam Abassi Madani lire un « manifeste en douze points » et stigmatiser le régime qui tarde à concrétiser ses promesses d’instauration d’un « État islamique ». Toute manifestation étant interdite, Abassi Madani et de nombreux autres militants sont aussitôt arrêtés.
En marge de cette mouvance islamiste en pleine ascension, s’agitent quelques individus qui sont persuadés que le recours à la violence est la seule voie d’opposition valable. Leur leader est un imam du nom de Mustapha Bouyali. Selon le journaliste Abed Charef, l’organisation que cet ancien maquisard veut mettre sur pied à la fin des années 1970 « est une simple manière de protester contre la “déviation des mœurs” à laquelle il veut remédier (48) ». En 1980, plusieurs hommes se joignent à lui, dont un certain Ahmed Merah, qui lui sert de logisticien et d’homme à tout faire. Merah bénéficie-t-il dès cette époque d’accointances au sein de la Sécurité militaire ? Il semble en tout cas doué d’une extraordinaire capacité à déjouer les forces de l’ordre. Tantôt islamiste, tantôt délinquant, tantôt terroriste, tantôt commerçant, il peut se rendre à El-Oued pour acheter des armes et les ramener dans l’Algérois pour soutenir Bouyali, y repartir pour les revendre, construire une villa en un temps record, dérober les caisses des entreprises où il travaille — 2,4 millions de dinars dans une entreprise de BTP d’El-Achour près d’Alger, en 1981 —, voler des voitures, trafiquer leurs papiers pour se les approprier. Dans un pays où obtenir des papiers légaux relève d’un interminable parcours d’embûches, Merah existe sous seize fausses identités, et ce avec une facilité déconcertante. À la fin des années 1990, une fois ouvertement rallié à la Sécurité militaire, Merah se vantera de ses exploits dans deux ouvrages autobiographiques publiés à compte d’auteur à Alger (49). Des aveux qui viendront nourrir a posteriori les soupçons de manipulation du mouvement de Bouyali par les services algériens.
En juillet 1981, Bouyali et ses hommes créent le Mouvement islamique algérien (MIA) et expérimentent une première bombe. Repéré, Bouyali échappe trois mois plus tard à une tentative de kidnapping, à la sortie de son travail, par des agents de la SM (50). Il se réfugie dans le maquis de Bougara, d’où il mène avec ses hommes quelques actions armées. Fait étonnant, le chef de la police (Directeur général de la sûreté nationale) de l’époque, El-Hadi Khédiri, expliquera quelques années plus tard qu’il est alors entré en contact avec lui, pour le convaincre qu’il n’avait aucune raison de fuir, mettant la tentative d’enlèvement dont il avait fait l’objet sur le compte d’une « bavure » (51). « C’est donc dissimulé sous une kachabia, racontera El-Hadi Khédiri, que Bouyali se rendit à mon bureau, entouré de Hadj Yalaoui, de Khali, en tout douze responsables de l’Office national des moudjahidines de Chéraga. Au cours de cet entretien, Bouyali expliqua que son activité se limitait à la daâwa [prédication]. Je lui garantis alors la liberté de prêche pour peu qu’il ne dépasse pas la ligne rouge de la violence (52). »
Cette entrevue rocambolesque entre le patron de la police et celui qui était alors officiellement l’ennemi numéro un du pouvoir sera suivie de péripéties tout aussi invraisemblables, complaisamment relatées par Ahmed Merah dans ses livres, et qui semblent surtout attester que l’épopée de Bouyali relève peut-être davantage d’une expérience complexe des laboratoires de la SM que d’une entreprise terroriste autonome. Le 17 janvier 1983, Ahmed Merah est arrêté (53). Son aventure se prolonge en prison, où, selon lui, il fait l’objet d’intenses sollicitations qui l’amèneront, en 1985, à signer une lettre où il affirme que Mahfoud Nahnah n’est pas le recruteur en chef de jeunes volontaires algériens pour l’Afghanistan (54), ce qui permet à celui-ci d’échapper au procès des islamistes qui s’annonce.
De ce début d’aventure, seul Bouyali — très probablement un authentique militant islamiste, inconscient des manipulations de la SM dont son mouvement est l’objet — est rescapé de la bande. Isolé, il tente de s’implanter à l’ouest du pays, où naissent des embryons d’organisation. Celui de Sidi Bel-Abbès est notamment animé par un nommé Bachir Lefkih, impliqué lui aussi selon Ahmed Merah dans le recrutement de « volontaires » pour l’Afghanistan (55).
Le « code de la famille » et l’instrumentalisation de l’islamisme
Parallèlement à la gestion de l’affaire Bouyali, qui sera très médiatisée, mais somme toute très mineure au regard du faible nombre de personnes concernées — elle jouera en revanche un rôle important, on le verra, à partir de 1990 —, le « cabinet noir » de Chadli, c’est-à-dire Belkheir et ses alliés, joue une carte publique autrement plus importante pour tenter de rallier la mouvance islamiste « sérieuse », qui commence à se structurer et peut constituer une menace pour le pouvoir.
Le 29 mai 1984, le régime fait voter par l’Assemblée nationale populaire un nouveau « Code du statut personnel et de la famille » qui entérine certains des aspects les plus rétrogrades de la tradition musulmane (ce code officialise pour les femmes algériennes un statut d’éternelles mineures, autorise, même de façon limitée, la polygamie et, en pratique, la répudiation de la femme par le mari). Cette mesure parfaitement opportuniste s’inscrit dans la droite ligne des calculs déjà « schizophréniques » de Boumediene avec sa « Charte nationale » de juin 1976, dont elle constitue comme une caricature cynique : pour Belkheir, elle est le symétrique de ses entreprises de séduction de la mouvance laïque et francophone (dont la frange oppositionnelle la plus résolue était celle, on l’a vu, du Mouvement culturel berbère). Il s’agit de donner des gages à ceux, bien plus nombreux, qui entendent, au nom de l’islam, mobiliser le peuple contre les « impies » corrompus ; en espérant que l’infiltration par la Sécurité militaire de leurs organisations naissantes suffira à neutraliser les plus virulents et les plus honnêtes. Un calcul d’apprenti sorcier, on le verra…
En avril 1985, se tient le procès de cent trente-cinq islamistes accusés notamment d’appartenance au MIA. Une nouvelle fois, la clémence des autorités à leur endroit conduit à s’interroger sur la volonté du régime de lutter contre leurs excès. Ahmed Merah est condamné à dix ans de réclusion, un verdict clément au vu d’une interminable liste de chefs d’accusation qui lui faisaient risquer la peine de mort. Pour n’avoir pas dénoncé un vol de TNT dont il ignorait tout, Ali Benhadj écope pour sa part de trois ans de prison ferme. Parmi les islamistes présents dans le box, quarante-six sont relaxés, dix-neuf ont déjà purgé leur peine. Combien parmi eux travaillent déjà pour la SM ? Sans doute une bonne partie…
Profitant de ces libérations, Mustapha Bouyali reconstitue le MIA : Meliani Mansouri, Abdelkader Chebouti, Azeddine Baâ sont ses nouveaux compagnons (56). C’est donc en partie infiltré par la SM que s’engage sa nouvelle épopée. La nuit du 26 août 1985, à la veille de l’Aïd, il réalise une opération qui fait grand bruit : l’attaque d’une caserne de police à Soumaâ, près de Boufarik (dans la grande banlieue d’Alger), où un impressionnant stock d’armes et de munitions est dérobé. On dénombre une victime, l’adjudant-chef Mohamed Boukezoula, qui aurait été, selon la presse, poignardé par Abdelkader Chebouti pour l’empêcher de donner l’alerte (les assaillants prétendront pourtant l’avoir laissé vivant, dans un état qui n’inspirait pas d’inquiétude (57)).
Le groupe Bouyali est bientôt démantelé. Meliani Mansouri est arrêté, son frère tué. D’autres arrestations suivent dont, le 6 novembre 1985, celle d’Abdelkader Chebouti. Mais Mustapha Bouyali et ses hommes courent toujours. Ils se réfugient dans la forêt de Larbaâ, à l’est d’Alger. Le 3 janvier 1987, Bouyali décide de changer de refuge. Son chauffeur, qui collabore depuis un moment avec les forces de l’ordre, les aide à lui tendre une embuscade. Au cours de l’assaut, Bouyali meurt criblé de plus de quatre-vingts balles et plusieurs de ses camarades sont tués.
Hormis l’attaque de la caserne de police de Soumaâ, pour dérober un stock d’armes, que El-Hadi Khédiri affirme avoir toutes récupérées (58), les principales actions de Bouyali relèvent moins d’une entreprise terroriste que de la geste d’un « bandit d’honneur ». Le procès du MIA se déroulera du 15 juin au 10 juillet 1987 (59). Trois des prévenus seront condamnés à mort : Meliani Mansouri, Abdelkader Chebouti et Mohamed Amamra. Mais une bonne étoile veille sur eux, elle va leur éviter l’exécution. Nous y reviendrons… Tandis que la SM s’efforce par toutes ces manœuvres de contrôler, voire d’instrumentaliser, toute opposition, elle va bientôt trouver des occasions inattendues — dont certaines dramatiques — d’étendre son influence… en France même. [...]
Chapitre 30. Les généraux face à la menace de la justice internationale (extraits) Le clan Belkheir face au « syndrome Pinochet »
Pour nombre d’observateurs, si le choix de Belkheir et des hommes de son clan s’est porté [en 1999] sur Abdelaziz Bouteflika — fort de son aura diplomatique internationale acquise sous les années Boumediene — pour occuper le devant de la façade civile du régime (), c’est d’abord pour lui confier une mission stratégique : leur éviter de se retrouver un jour devant la justice internationale, à l’instar du dictateur chilien Augusto Pinochet, arrêté à Londres en octobre 1998. Comme on le sait, le général Pinochet échappera finalement à la justice (il pourra, impunément, regagner le Chili le 2 mars 2000), mais sa mésaventure a profondément frappé ses homologues d’Alger, ainsi que le relèvera en 2002 un juriste algérien cité par le quotidien Libération : « Cette vieille génération qui tient tout, le pouvoir, le pétrole, se retrouve soudain frappée du syndrome Pinochet. Alors, elle se demande : “Mais où va-t-on mourir ?” (). »
Selon l’ex-adjudant Abdelkader Tigha, c’est dès 1996 que les officiers du DRS commencent à avoir peur des tribunaux internationaux. À l’époque, les médias européens et américains commencent à aborder le problème des disparitions forcées, il faut trouver une parade. Cette question fait alors l’objet d’une grande attention dans le bilan d’activité du DRS : « Ils voulaient trouver un système de défense contre Amnesty International, racontera en septembre 2001 le dissident du DRS. S’ils ont établi la “concorde civile”, c’est pour échapper au sort de l’extradé () et pour fermer les portes aux activistes de l’opposition à l’étranger (). »
L’analyse de Tigha est juste, mais elle doit être décodée. Car le projet de loi, dit de « concorde civile », que présente le 8 juillet 1999 le nouveau président Abdelaziz Bouteflika à l’instigation de ses parrains, ne concerne pas ces derniers : ce projet prévoit la dispense de toute poursuite pour les islamistes non impliqués dans des assassinats collectifs, des viols, ou des attentats dans des lieux publics. À l’époque, en effet, la culpabilité des généraux éradicateurs dans les crimes atroces de la « sale guerre » n’a officiellement aucune raison d’être simplement mentionnée : à la différence de Pinochet et de leurs homologues latino-américains des années 1970, les généraux du « clan Belkheir » n’ont pas ménagé leurs efforts, on l’a vu tout au long de ce livre, pour ne jamais apparaître au premier plan. C’est derrière la façade civile de l’« Algérie Potemkine » et l’instrumentalisation des « groupes islamistes de l’armée » que, depuis janvier 1992, ils ont mené contre leur peuple une guerre d’une sauvagerie qui semble directement inspirée de celle des conquérants français de l’Algérie dans les années 1830.
Mais le général Larbi Belkheir, le chef du sinistre orchestre qui a joué cette partition de mort depuis plus de sept ans, n’ignore pas qu’un jour, lui et les siens seront nécessairement rattrapés par la vérité et l’exigence de justice — en premier lieu sur l’insoluble question des « disparus » —, malgré l’efficacité redoutable de leur dispositif de désinformation et leurs soutiens au plus haut niveau de l’État français. C’est pourquoi, fin calculateur, Belkheir prend les devants par Bouteflika interposé : l’absolution des crimes perpétrés par les moudjahidines islamistes, manipulés ou non, est un préalable indispensable à l’absolution future des crimes des généraux éradicateurs et de leurs complices — thème qui sera, on le verra, l’enjeu majeur de l’élection présidentielle prévue pour avril 2004.
Cette option s’est d’autant plus logiquement imposée aux chefs du « clan éradicateur » — les généraux Larbi Belkheir (lequel reprend alors officiellement du service comme directeur de cabinet du président Bouteflika, qu’il convient de surveiller au plus près), Mohamed Lamari, « Toufik » Médiène, « Smaïn » Lamari et consorts — que le « gros » du travail a été fait : des dizaines de milliers de militants islamistes, de femmes et de jeunes apolitiques ont effectivement été « éradiqués » et peuplent les cimetières de tombes « X, Algérien » et les charniers clandestins ; les cadres islamistes qui étaient nécessaires à la garniture de la façade « démocratique » du régime ont été dûment récupérés et nombre d’autres ont été contraints à l’exil ; et des centaines de milliers de citoyens, terrorisés, contraints à l’exode, vivent désormais dans la plus extrême précarité aux portes des grande villes du pays.
Adoptée par le Parlement, puis par référendum en septembre 1999, la loi de « concorde civile » ne fait qu’avaliser une amnistie déjà en vigueur dans les faits pour des criminels islamistes collaborant avec le régime. Exemple : l’émir Mustapha Kertali. À l’automne 1997, cet ancien maire islamiste de Larbaâ devenu un sanguinaire chef terroriste profite de la trêve militaire signée entre le pouvoir et l’AIS pour réintégrer une vie normale. Dès lors, l’ancien chef terroriste circule en ville armé et protégé par les militaires, ce qui choque profondément ses anciennes victimes : « Un jour, une jeune fille a été enlevée, à moitié égorgée et jetée devant une mosquée à Larbaâ, nous a raconté en 1998 une responsable associative de la région. C’est le groupe de Kertali qui avait fait le coup — et il était présent. Le lendemain, une ambulance de l’hôpital de Meftah était venue la chercher. Le groupe de Kertali a fait alors un faux barrage : ils ont jeté la fille dans le fossé et brûlé l’ambulance. Quand l’armée a récupéré le corps, elle fut enterrée, mais quatre personnes seulement osèrent assister à son enterrement. Et désormais, sous prétexte qu’il s’affirme repenti, il est protégé par le pouvoir ()… »
Gage de la réussite apparente de la « concorde », beaucoup de maquisards — dont des centaines d’agents du DRS au sein des groupes islamistes, ainsi récupérés à peu de frais par la police politique — rendent les armes. Et, logiquement, l’intensité du terrorisme baisse : de plusieurs centaines ou milliers de morts par mois durant la période 1992-1998, on passe à quelques dizaines « seulement », souvent victimes d’actes de banditisme et de liquidations mafieuses opportunément maquillés en « terrorisme résiduel ». Plus important encore que ces chiffres, la peur s’éloigne d’Alger et la ville est de nouveau fréquentable pour les étrangers. Seul souci pour les hommes du « clan Belkheir » : certains représentants de l’ex-FIS refusent toujours, eux, de se rallier au régime.
L’assassinat d’Abdelkader Hachani
Le 22 novembre 1999, Abdelkader Hachani, cet ex-dirigeant du FIS respecté pour sa modération, est assassiné par balles dans la salle d’attente de son dentiste, à Alger. Le jour même, interrogé sur la chaîne de télévision qatarie Al-Djazira, Kameredine Kherbane, activiste islamiste en Europe, affirme : « J’ai eu un entretien téléphonique avec le défunt il y a environ trois semaines. Il m’a dit que le général Toufik lui a envoyé un émissaire porteur des clefs d’une Daewoo et d’une villa à Hydra et qu’il a refusé (). »
Hachani aurait-il payé son refus de se rallier au régime ? D’après Abdelkader Tigha, alors en poste au Centre principal des opérations de Hydra (CPO, dit centre « Antar »), l’assassinat de l’ex-numéro trois du FIS a été organisé par le général Smaïl Lamari pour torpiller définitivement toute possibilité de compromis politique avec le FIS : « Depuis des années, nous avions un dossier très important sur Hachani. On écoutait toutes les communications téléphoniques qu’il avait avec Rabah Kébir, en Allemagne. Il gênait, il fallait trouver quelque chose pour le liquider définitivement. »
Suivi jour et nuit par un véhicule de surveillance du CPO, Hachani sera finalement victime de ses « anges gardiens » : « Le 22 novembre, notre équipe était là-bas, devant l’immeuble, affirme Tigha. Deux de nos gars sont montés chez le dentiste. Au moment de l’assassinat, je me trouvai au bureau, en face du commandant Chetibi Farouk, dit “Rouget”. Puis un autre membre du commando a appelé. J’ai répondu moi-même au téléphone et il m’a demandé de lui passer le commandant Farouk. C’était un de nos agents, un islamiste “retourné” qui devait évacuer le tueur à bord de sa Volkswagen Jetta. Il s’appelait Djamel Bouziane. Il a demandé au commandant où il devait déposer “le gars”, c’est-à-dire le tueur de Hachani. Le commandant lui a hurlé de se débrouiller. Alors il a pris le tueur, qui s’appelait “Fatah”, et il l’a déposé à Belcourt. Après l’assassinat, la Brigade mobile de police judiciaire de Oued-Koriche fut la première à intervenir. Arrivés très rapidement sur les lieux, ils ont aperçu notre véhicule, c’était une Super 5 Saga. Quand ils ont vu nos gars avec des “klachs” dedans, ils ont pensé que c’était les tueurs et ils les ont braqués. Cela a déclenché un véritable scandale devant l’immeuble. Smaïl Lamari a du intervenir par radio, il a dit : “Arrêtez, ce sont mes éléments !” Après quelques semaines, les services ont déclaré devant toute l’opinion que le tueur de Hachani avait été arrêté. C’était une arrestation rapide, car on savait où il se trouvait. C’était le Centre Antar qui avait tout coordonné (). »
Le 12 avril 2001, lors de son procès, l’assassin présumé de Hachani dénoncera publiquement un complot : « Mes aveux ont été arrachés sous la torture. Les conditions de mon incarcération sont inhumaines. […] Le général Toufik est venu me voir plusieurs fois. Il me proposait un marché : reconnaître le crime contre un emprisonnement qui ne dépasserait pas quatorze à quinze ans. » Malgré ces révélations, le juge condamnera l’accusé à la peine capitale ().
En cet automne 1999, à l’évidence, l’élimination de Hachani s’inscrit dans la stratégie de « normalisation » prescrite au président Bouteflika par le « clan Belkheir ». Une stratégie d’autant plus nécessaire que commencent alors à être rendues publiques des révélations spectaculaires sur les agissements du général Belkheir et de ses amis éradicateurs. Dont celles des dissidents du Mouvement algérien des officiers libres (MAOL).
Des révélations dévastatrices
Avant même de devenir président, Bouteflika avait pourtant tenté d’amadouer les responsables du MAOL : « Au printemps 1999, il avait demandé à nous voir à Madrid, nous a raconté le capitaine Ouguenoune. Un contact s’était alors établi avec Ali [colonel, alors porte-parole du MAOL] et [il] nous a dit : “Je vous promets de faire de mon mieux pour résoudre la crise algérienne, mais promettez-moi de m’aider.” Il voulait mettre à la retraite pas mal de généraux, dont Toufik Médiène. On a dit que dans ces conditions, on était d’accord pour rentrer à Alger, mais à condition que tout le monde soit jugé (). »
Une fois élu, Bouteflika prend à nouveau contact avec les représentants du MAOL : « Il nous a demandé si on avait l’intention de faire un putsch », relate l’ex-capitaine Ouguenoune. Comme Ali refusait de répondre à cette question, Bouteflika lui a dit : « Promettez-moi de ne rien faire, je vous promets, je vais changer l’Algérie. Ne vous étonnez pas si je parle de vous à la presse étrangère. Ce sera une façon de vous donner ma réponse. » Le 7 novembre 1999, le président Bouteflika évoque effectivement le MAOL sur Europe 1, mais de façon ambiguë : « Je n’aime pas les tracts et je n’aime pas ce que font les déserteurs de l’armée à partir d’Internet. C’est aussi valable que des lettres anonymes (). » Au moment où le service d’action psychologique du DRS, par ses relais médiatiques habituels, en Algérie et en France, tente de discréditer le MAOL en l’assimilant au GIA, reconnaître qu’il est bien composé d’anciens militaires est déjà une façon d’asseoir sa crédibilité. Mais le ton très critique adopté par Bouteflika déçoit les porte-parole du MAOL : « Il avait été rappelé à l’ordre par Belkheir », estime le capitaine Ouguenoune.
Signe que les généraux éradicateurs ont senti le danger, les sympathisants du MAOL restés en Algérie subissent à cette période une purge particulièrement meurtrière (). « Par la suite, la Sécurité militaire, mais aussi la DST, ont tenté de nous récupérer par d’autres moyens, affirme le capitaine Ouguenoune. Ils ont par exemple proposé de nous racheter notre site Internet contre beaucoup d’argent. Ils ont proposé à Ali dix millions de francs. Je pense que les services français ont paniqué après la publication de la liste des mercenaires [français et sud-africains présents à Alger après le coup d’État de 1992 et publié quelques mois auparavant sur le site Internet du MAOL]. C’était la première fois que des militaires français étaient mis en cause (). »
N’ayant pas réussi à corrompre les représentants du MAOL, Alger aurait tenté d’assassiner l’ex-colonel B. Ali, célèbre mais mystérieux représentant du mouvement. Selon la presse algérienne, il se serait ensuite réfugié aux États-Unis début 2002 (). Depuis cette date, il n’a plus donné signe de vie. Quant au site Internet du MAOL, il est presque en sommeil depuis la fin 2001. Après avoir défrayé la chronique de la Françalgérie et contribué à lever le voile sur les très graves exactions du régime algérien, le MAOL conserve donc une partie de ses mystères. On ignore, par exemple, pourquoi le colonel B. Ali — dont les révélations que nous avons citées ont été largement recoupées — n’a jamais révélé sa véritable identité alors que le « capitaine Haroun », lui, est connu sous son vrai nom, Hacine Ouguenoune, depuis 2000 et a témoigné à plusieurs reprises à la télévision à visage découvert.
À partir de la fin 1999, d’autres témoins clefs du drame algérien viennent confirmer certaines des terribles révélations du MAOL. En septembre, le documentaire Bentalha, autopsie d’un massacre est diffusé par « Envoyé spécial », sur France 2 : fruit de plusieurs mois d’enquête, il donne la parole à des témoins qui affirment que le groupe de tueurs ayant assassiné plus de quatre cents habitants dans leur village à l’automne 1997 a agi sous la protection de forces spéciales de l’armée algérienne. En octobre 2000, la chaîne française Canal Plus diffuse à son tour une enquête sur l’implication du DRS dans l’assassinat en juin 1998 du très populaire chanteur kabyle Lounès Matoub (). Le même mois, les Éditions La Découverte publient le livre de Nesroulah Yous, survivant du massacre de Bentalha, qui confirme l’existence d’une étroite collusion entre les massacreurs et les responsables des forces de sécurité ().
En février 2001, c’est Habib Souaïdia, un jeune officier des forces spéciales de l’armée, qui publie La Sale Guerre, un récit autobiographique détaillant par le menu des massacres, des tueries, des destructions, des vols, des viols, attribués aveuglément par tous les médias aux terroristes islamistes mais qu’il affirme commis par des militaires (). Vendu à plus de 70 000 exemplaires, le livre de Souaïdia détruit en quelques semaines l’image d’un régime garant de la sécurité des Algériens et rempart contre le terrorisme international. Ceux qui s’en tiennent aux faits, et non aux discours de propagande, découvrent les généraux sous leur vrai visage, celui d’assassins dont les escadrons de la mort n’hésitent pas à s’acharner sur des enfants, des femmes enceintes, des vieillards, des intellectuels, des journalistes…
Pour Larbi Belkheir et ses collègues, l’heure est grave. Une vaste campagne dénonçant les « officiers félons » et une « grossière manipulation » est lancée par le DRS dans toute la presse algérienne. Parmi bien d’autres mensonges, le quotidien arabophone El-Youm publie le 17 février 2001 une interview de Omar Chikhi, présenté comme un ancien terroriste repenti, « fondateur du GIA en 1992 », dans laquelle il se vante notamment d’avoir « assassiné des journalistes ». Nous l’apprendrons plus tard de la bouche d’Abdelkader Tigha, Chikhi collaborait en fait de longue date avec le DRS, et plus précisément avec le CPMI de Ben-Aknoun : « C’était plus qu’un agent du CPMI, explique Tigha. Il habitait sur place. Il entrait, sortait, c’était comme chez lui. C’était un ancien terroriste utilisé pour la gestion des sous-groupes [du GIA]. […] On l’avait recruté, puis il est devenu familier. Il sortait avec les cadres pour des opérations de chasse aux terroristes (). »
Le tollé unanime de la presse algérienne face aux prétendues « révélations » de Chikhi (), prises évidemment au premier degré, bute cependant contre une réalité : les étrangers que le régime voudrait convaincre ne lisent pas la presse algérienne et les Algériens qui la lisent sont quant à eux souvent convaincus que les accusations contre les généraux sont fondées… Bref, pour se dédouaner, le « clan Belkheir » doit trouver plus convaincant. [...]


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MessagePosté le: Mar 22 Mar - 11:44 (2011)    Sujet du message: Publicité

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